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Soins & Thérapies·06 septembre 2026·7 min de lecture

Chutes en EHPAD : quel protocole de prévention ?

En 2024, Santé publique France a enregistré 174 824 hospitalisations et 20 148 décès chez les personnes de 65 ans et plus en lien direct avec une chute.

Chutes en EHPAD : quel protocole de prévention ?

Chutes en EHPAD: quel protocole de prévention?

Ce ne sont pas des statistiques abstraites: dans un EHPAD moyen, la chute est l'événement indésirable le plus fréquent, celui qui remplit les fiches de signalement, monopolise les transmissions et dicte l'agenda des équipes. La question n'est plus de savoir si un résident chutera, mais quand, et avec quelles conséquences. Les protocoles existent, les recommandations de la HAS sont publiées depuis 2005 puis actualisées en 2009. Reste l'écart entre la théorie du document et le geste de l'aide-soignante à trois heures du matin.

Un résident qui tombe, c'est un protocole qui s'effondre avec lui.

L'évaluation pluridisciplinaire: identifier le risque individuel

La prévention commence par un tri. Pas le tri administratif qu'on voit dans bien des dossiers — une coche sous « risque de chute » et l'affaire est classée — mais une évaluation pluridisciplinaire structurée, conduite par le médecin coordonnateur, l'IDE référente, le kinésithérapeute et, quand elle existe, l'ergothérapeute.

La HAS fixe un seuil clinique net: un résident est considéré comme « chuteur à répétition » à partir de deux chutes survenues dans un intervalle de douze mois. Ce seuil déclenche un changement de protocole: bilan étiologique complet, révision du traitement, adaptation de l'environnement, information de l'équipe. En pratique, ce signal déclenche trop rarement une action coordonnée. On consigne la deuxième chute dans le dossier, on prévient la famille, puis on attend la troisième.

L'évaluation doit croiser plusieurs dimensions: antécédents de chute, troubles de l'équilibre et de la marche, déficits sensoriels (vue, audition), état cognitif, continence, et — c'est souvent le point aveugle — l'état nutritionnel et l'hydratation. Une dénutrition non repérée fragilise le muscle, allonge le temps de réaction et multiplie les facteurs de risque. L'évaluation est un instantané: elle doit être répétée à chaque changement d'état clinique, pas seulement à l'admission.

Le médicament comme facteur de risque: la iatrogénie silencieuse

Parlons clair: dans beaucoup d'EHPAD, la première cause de chute évitable, c'est l'ordonnance. La polymédication — définie par la HAS comme la prise simultanée de plus de quatre médicaments — concerne une majorité de résidents dépendants. S'y ajoutent les psychotropes: benzodiazépines, neuroleptiques, hypnotiques. Ces molécules allongent le temps de réaction, altèrent la vigilance, perturbent la coordination motrice et favorisent l'hypotension orthostatique.

Le protocole pertinent n'est pas d'ajouter un médicament antichute — il n'en existe pas — mais de soustraire. Revue d'ordonnance systématique avec le pharmacien, recherche des associations à risque, déprescription progressive des benzodiazépines au profit d'approches non médicamenteuses pour les troubles du sommeil ou l'anxiété, surveillance de la tension debout/couché. C'est un travail lent, qui exige du temps médical, denrée rare en EHPAD. C'est aussi un terrain de friction entre le médecin traitant, le médecin coordonnateur et l'équipe: qui décide d'arrêter un neuroleptique prescrit depuis des années? Le protocole écrit fait foi; la pratique, souvent, reconduit.

Quand on ne peut pas prescrire moins, on prescrit du risque.

Aménagement ergonomique: ce qui marche vraiment

L'environnement physique est le deuxième levier, et le plus visible. La HAS liste les aménagements prioritaires: barres d'appui dans les couloirs et les sanitaires, sols antidérapants (en particulier dans les douches), réglage de la hauteur du lit adapté à la morphologie du résident, suppression des tapis et des seuils, renforcement de l'éclairage des espaces de circulation. Vient ensuite la chambre elle-même: place du fauteuil, accessibilité de la sonnette, dégagement du chemin vers la salle de bain.

Le tableau ci-dessous synthétise les aménagements élémentaires et leur effet attendu. Aucun de ces dispositifs n'est complexe à mettre en place. Tous supposent un budget entretien et une équipe qui signale ce qui ne va pas.

AménagementObjectif pratiquePoint de vigilance
Barres d'appui (couloir, WC, douche)Appui stable au transfert et à la marcheHauteur et continuité: une barre à 30 cm du lavabo ne sert à rien
Sols antidérapantsRéduire la glisse pieds mouillésAttention aux tapis « anti-glisse » non fixés qui deviennent eux-mêmes pièges
Lit à hauteur variableFaciliter le lever, limiter la chute du litRéglage individualisé, pas un standard unique
Éclairage des circulationsRéduire les zones d'ombre et la désorientation nocturneVeilleuse continue dans les chambres à risque
Chaussures fermées à semelle antidérapanteStabilité à la marcheInterdiction des chaussons type « charentaise » en chambre

Ce qui marche moins bien, et qu'on voit trop souvent: les capteurs de détection automatique de chute (bracelets, tapis connectés). Utiles en complément d'une présence humaine, ils ne remplacent pas l'évaluation clinique. Leur efficacité propre sur la réduction du nombre de chutes n'est pas documentée de façon probante à ce jour — c'est un point à clarifier, pas à vendre.

Quand le résident est déjà au sol: la course contre l'heure

La chute est un événement, la station prolongée au sol est une urgence. La HAS identifie comme facteur de gravité majeur une station au sol supérieure à une heure. Au-delà de ce seuil, le risque devient médical: rhabdomyolyse par compression musculaire, hypothermie dès que la température corporelle passe sous 35 °C, formation d'escarres sur les zones d'appui, pneumopathie d'inhalation en cas de troubles de la déglutition ou de vomissements. Une heure suffit pour basculer d'un traumatisme simple vers un syndrome de chute grave.

Le protocole d'urgence doit donc viser un ramassage rapide — sans précipitation maladroite. Chaîne d'alerte claire: détection (par le personnel, un voisin de chambre, un capteur), alerte IDE, relevage par deux opérateurs formés à la manutention, examen médical dans la foulée, transmission écrite avec heure de chute et heure de relevage. Trop de dossiers encore mentionnent « chute » sans horodatage précis: c'est un indicateur médico-légal autant qu'un indicateur de qualité des soins.

Le dilemme permanent: sécurité versus liberté d'aller et venir

Voilà le paradoxe que tout protocole doit affronter. La contention physique — barrière de lit, fauteuil-coque, sangles — ne prévient pas la chute: elle déplace le risque. Elle génère ses propres complications: perte d'autonomie fonctionnelle, agitation, blessures aux tentatives de franchissement, atteinte à la dignité. Le cadre réglementaire et les recommandations de la HAS sont explicites: les mesures de prévention ne doivent pas se traduire par une restriction généralisée de la liberté d'aller et venir du résident.

Concrètement, cela signifie qu'on accepte qu'un résident déambule la nuit, même s'il chute. Cela signifie qu'on préfère un résident qui tombe et se relève à un résident attaché et immobilisé. Cela signifie aussi qu'on assume une part de risque, documentée, transmise, partagée avec la famille — pas une part de risque niée ou cachée derrière une prescription de contention.

Les approches non médicamenteuses ont ici leur place: aménagement des espaces de déambulation, activité physique adaptée, ateliers équilibre, snoezelen pour apaiser l'anxiété nocturne, jardins thérapeutiques pour offrir un parcours sécurisé. Ces dispositifs ne suppriment pas les chutes; ils réduisent la fréquence des chutes graves en maintenant la mobilité fonctionnelle et en diminuant le recours aux psychotropes.

Prévenir la chute, c'est accepter le risque mesuré et refuser la contention par défaut.

Ce qu'il reste à faire

Le protocole de prévention des chutes en EHPAD est connu, publié, diffusé. Ce qui manque, ce n'est pas la recommandation — c'est sa traduction quotidienne dans une équipe sous tension, avec un ratio soignant/résident souvent tendu et un temps médical contraint. La prochaine étape n'est pas un énième guide de bonnes pratiques: c'est l'allocation réelle de moyens pour la revue d'ordonnance, l'ergothérapie, l'activité physique adaptée et la formation continue des équipes à la détection précoce du risque. Tant que ces leviers resteront optionnels selon les budgets des établissements, les chiffres de Santé publique France continueront de parler — et pas en notre faveur.

Questions fréquentes

À partir de combien de chutes un résident est-il considéré comme chuteur à répétition ?
Selon la HAS, un résident est considéré comme chuteur à répétition à partir de deux chutes survenues dans un intervalle de douze mois. Ce seuil doit entraîner un bilan étiologique complet, une révision du traitement, une adaptation de l’environnement et une information de l’équipe.
Quels facteurs faut-il évaluer pour prévenir les chutes en EHPAD ?
L’évaluation doit prendre en compte les antécédents de chute, l’équilibre et la marche, la vue, l’audition, l’état cognitif, la continence, ainsi que l’état nutritionnel et l’hydratation. Elle doit être renouvelée lors de chaque changement de l’état clinique.
Quels médicaments peuvent augmenter le risque de chute chez les personnes âgées ?
Les psychotropes, notamment les benzodiazépines, les neuroleptiques et les hypnotiques, peuvent altérer la vigilance, la coordination et la tension artérielle. La polymédication, définie par la HAS comme la prise simultanée de plus de quatre médicaments, doit également conduire à une revue de l’ordonnance.
Quels aménagements réduisent les risques de chute en EHPAD ?
Les mesures prioritaires comprennent les barres d’appui, les sols antidérapants, un lit réglé à la bonne hauteur, la suppression des tapis et des seuils, un éclairage renforcé des circulations et des chaussures fermées à semelle antidérapante. La chambre doit aussi permettre un accès dégagé à la salle de bain et à la sonnette.
Que faire lorsqu’un résident reste au sol après une chute ?
Une station au sol de plus d’une heure constitue un facteur de gravité majeur. Le protocole prévoit une alerte IDE, un relevage par deux opérateurs formés, un examen médical rapide et une transmission écrite précisant notamment l’heure de la chute et l’heure du relevage.
La contention physique permet-elle de prévenir les chutes ?
Non, la contention physique ne prévient pas la chute et peut déplacer le risque en provoquant une perte d’autonomie, de l’agitation ou des blessures. Les recommandations indiquent que la prévention ne doit pas entraîner une restriction généralisée de la liberté d’aller et venir.

Par Maurice Sénac