Soins palliatifs en EHPAD : protocoles et démarches
En 2023, 168 519 résidents d'EHPAD sont décédés en France, ce qui représente environ 26 % de l'ensemble des décès enregistrés sur le territoire national.

Parmi ces fins de vie, 82 % sont survenues directement au sein de l'établissement et 18 % lors d'une hospitalisation, souvent précipitée par une décompensation non anticipée. Ces ordres de grandeur dessinent un enjeu opérationnel précis: faire des maisons de retraite un lieu de fin de vie médicalisé, et non un simple relais vers l'hôpital.
Le cadre réglementaire: de Leonetti à la démarche palliative continue
L'organisation des soins palliatifs en EHPAD résulte d'un empilement normatif que tout directeur d'établissement se doit de maîtriser. La loi du 22 avril 2005, dite loi Leonetti, a constitué le premier socle en interdisant l'obstination déraisonnable et en imposant le respect des volontés du patient, y compris lorsque celui-ci ne peut plus les exprimer. La loi du 2 février 2016, dite Claeys-Leonetti, a consolidé ce dispositif en renforçant trois principes: l'opposabilité des directives anticipées pour le médecin, la possibilité d'une sédation profonde et continue jusqu'au décès — sous conditions strictes d'atteinte d'une affection grave et incurable, de pronostic vital engagé à court terme et de souffrances réfractaires —, et l'interdiction formelle de l'obstination déraisonnable déjà posée en 2005 mais clarifiée dans ses modalités d'application.
Entre ces deux jalons, la loi du 28 décembre 2015 relative à l'adaptation de la société au vieillissement (loi ASV) a rénové la gouvernance interne des établissements médico-sociaux, en renforçant le rôle du médecin coordonnateur et en intégrant la dimension palliative dans le projet d'établissement. L'article D. 311-38 du Code de l'action sociale et des familles (CASF) précise que, lorsque le projet général de soins est défini, il doit prévoir les modalités de prise en charge palliative ainsi que le plan de formation spécifique des personnels.
La Haute Autorité de Santé (HAS) a publié en décembre 2016 une fiche parcours intitulée « L'essentiel de la démarche palliative », puis en novembre 2017 ses recommandations de bonnes pratiques professionnelles spécifiquement consacrées aux EHPAD. Ces documents établissent une rupture avec l'approche strictement terminale des soins palliatifs: la démarche recommandée est précoce, continue, et réévaluée à chaque étape du parcours de soins, et non réservée aux derniers jours de vie.
La démarche palliative n'est pas une phase terminale mais un processus continu, intégré au projet de soins dès l'admission en EHPAD.
Anticipation des volontés: directives anticipées et personne de confiance
Le second pilier opérationnel tient à l'anticipation des décisions cliniques. Selon la HAS, seuls 15 % des résidents avaient rédigé des directives anticipées exploitables au moment des dernières enquêtes nationales. Ce taux très bas justifie une intégration systématique de la question dans le projet d'accueil personnalisé, puis lors de chaque réévaluation du projet de soins.
L'article L. 1111-6 du Code de la santé publique (CSP) garantit au résident le droit de désigner une personne de confiance, qui peut être un parent, un proche ou le médecin traitant. Lorsque le résident n'est plus en capacité d'exprimer sa volonté, le témoignage de cette personne prévaut sur celui des autres proches lors des consultations médicales. L'EHPAD doit formaliser cette désignation dès l'admission, la consigner dans le dossier et la réviser à chaque changement notable de l'état de santé.
Les directives anticipées, rendues opposables par la loi Claeys-Leonetti, permettent au résident de préciser les conditions dans lesquelles il souhaite, ou refuse, tel ou tel traitement. Leur rédaction n'est pas une condition légale d'admission: il s'agit d'un droit, et non d'une obligation. La HAS recommande un accompagnement par un professionnel formé, idéalement lors d'un entretien dédié, afin d'éviter les formulations vagues qui exposent à des interprétations divergentes en situation d'urgence. Les directives sont valables sans limite de durée et peuvent être modifiées ou révoquées à tout moment par le résident, à condition que ce dernier soit en mesure d'exprimer sa volonté.
Un résident sur sept dispose de directives anticipées réellement exploitables: l'écart entre le droit ouvert et l'usage effectif demeure le premier indicateur de qualité palliative en EHPAD.
Coordination des soins: EMSP et HAD, deux leviers complémentaires
Pour les situations palliatives complexes, l'EHPAD ne peut rester isolé. Deux dispositifs externes interviennent en appui, avec des logiques distinctes: les Équipes Mobiles de Soins Palliatifs (EMSP) et l'Hospitalisation à Domicile (HAD).
Comparaison EMSP / HAD
| Paramètre | EMSP | HAD |
|---|---|---|
| Statut | Équipe hospitalière pluridisciplinaire intervenant à la demande de l'EHPAD | Structure de soins techniques autorisée par l'ARS, intervenant au domicile du résident |
| Mode d'intervention | Conseil, expertise ponctuelle, soutien aux équipes de l'EHPAD | Soins continus au lit du résident, dossier suivi par le médecin coordonnateur HAD |
| Conditions d'activation | Convention préalable EHPAD–EMSP, sollicitation par le médecin coordonnateur ou le médecin traitant | Prescription médicale, accord du résident ou de la personne de confiance, accord formel de l'EHPAD |
| Indications principales | Situations cliniques complexes, ajustements thérapeutiques, aide à la décision éthique | Symptômes réfractaires, soins techniques lourds, retour d'hospitalisation |
| Limites opérationnelles | Pas de prescription directe dans certains territoires, délai d'intervention variable | Coût résiduel pour l'EHPAD hors convention, refus possible si la charge est jugée trop lourde |
L'EMSP se positionne comme un dispositif d'expertise et de soutien, sans se substituer à l'équipe soignante de l'EHPAD. Elle intervient pour des évaluations complexes, des ajustements de stratégie thérapeutique ou un appui psychologique aux équipes exposées à des décès répétés. L'HAD, en revanche, prend en charge directement certains soins techniques — perfusions, pompes à morphine, aspirations, nursing lourd — en coordination avec le médecin traitant et le médecin coordonnateur de l'établissement.
Le recours à ces deux dispositifs poursuit un objectif commun: éviter les hospitalisations non programmées, sources de ruptures de prise en charge et de dégradation accélérée de l'état général. Les EHPAD qui structurent leur convention avec une EMSP s'inscrivent dans cette logique de proximité: l'expertise palliative se déplace au sein de l'établissement, sans imposer au résident un déplacement vers un service hospitalier souvent mal adapté à ses besoins. L'HAD prolonge cette démarche en permettant le maintien de soins techniques au lit du résident, avec un suivi coordonné entre le médecin coordonnateur, le médecin traitant et l'équipe HAD. L'enjeu de cette coordination formalisée est double: maintenir le résident dans un environnement familier tout en assurant un niveau de soins techniques compatible avec sa situation clinique.
Prise en charge de la douleur et du confort en fin de vie
Le quatrième axe protocolaire concerne la gestion de la douleur et des symptômes d'inconfort. La population des EHPAD présente une spécificité: environ un tiers des résidents décédés chaque année sont atteints d'une maladie neurodégénérative, ce qui complique l'évaluation de la douleur et requiert des outils adaptés. La HAS recommande le recours à des grilles d'hétéro-évaluation pour les résidents en incapacité de communication verbale: Algoplus, DOLOPLUS-2 ou ECPA. Ces grilles constituent un repère méthodologique reconnu pour l'évaluation de la douleur non communicante en gériatrie, sans toutefois constituer une norme réglementaire imposée aux établissements.
La prise en charge médicamenteuse suit la classification en trois paliers de l'OMS, complétée par les co-antalgiques (antidépresseurs, anticonvulsivants) pour les douleurs neuropathiques. La morphine par voie orale ou sous-cutanée reste la référence en gériatrie palliative, mais son maniement exige une formation spécifique, une surveillance rapprochée des effets secondaires et une titration rigoureuse. Les benzodiazépines, fréquemment utilisées pour la détresse respiratoire ou l'anxiété terminale, doivent faire l'objet d'une réévaluation régulière pour éviter les accumulations iatrogènes, particulièrement chez les résidents polymédiqués.
Les approches non médicamenteuses complètent l'arsenal thérapeutique: méthode Snoezelen pour les résidents désorientés, psychomotricité pour le maintien du lien corporel, musicothérapie, aromathérapie et toucher-relaxation. Certaines de ces techniques font l'objet de recommandations dans des indications spécifiques de la gérontologie; elles ne se substituent pas au traitement antalgique mais permettent de réduire les doses d'opioïdes, de diminuer les comportements d'agitation et d'améliorer la qualité de fin de vie. Elles s'intègrent dans le projet de soins personnalisé et nécessitent un personnel formé, capable d'en adapter la mise en œuvre à l'état clinique du résident.
Formation des équipes et organisation du projet de soins personnalisé
Le cinquième et dernier axe relève de l'organisation interne de l'établissement. L'article D. 311-38 du CASF impose un plan de formation spécifique aux soins palliatifs, mais sans en préciser le volume horaire ni les contenus minimaux. La HAS recommande un socle de formation continue pour tout personnel soignant, avec des modules complémentaires pour les infirmiers diplômés d'État et les médecins coordonnateurs.
Le projet de soins personnalisé (PSP) constitue l'outil opérationnel de la démarche palliative. Rédigé dans les trois mois suivant l'admission, puis révisé chaque année et après chaque événement intercurrent, il intègre plusieurs éléments: évaluation des besoins palliatifs, mention des directives anticipées, désignation de la personne de confiance, niveau d'engagement thérapeutique souhaité, et protocoles de gestion des symptômes anticipés. Le médecin coordonnateur supervise ce document en lien étroit avec le médecin traitant.
L'évaluation de la qualité palliative s'appuie sur des indicateurs traçables: taux de résidents disposant de directives anticipées exploitables, taux d'hospitalisations non programmées en fin de vie, taux d'utilisation des grilles d'évaluation de la douleur, traçabilité du niveau d'engagement thérapeutique dans le dossier médical. Les EHPAD obtenant les meilleurs résultats combinent systématiquement formation continue, convention EMSP active et intégration précoce de la démarche palliative dès l'admission.
La qualité de la démarche palliative en EHPAD se mesure à trois indicateurs: directives anticipées renseignées, hospitalisations non programmées évitées, douleur tracée par des outils validés.
Synthèse des points de vigilance
L'analyse des protocoles applicables conduit à identifier cinq points de vigilance opérationnels. En premier lieu, la formation des équipes doit être continue et tracée, faute de quoi le cadre réglementaire reste lettre morte. Deuxièmement, les directives anticipées doivent être systématiquement proposées et accompagnées, sans être imposées comme condition d'admission. Troisièmement, la convention avec une EMSP et/ou une HAD doit être formalisée et testée avant la survenue d'une situation aiguë, et non activée dans l'urgence. Quatrièmement, les grilles d'évaluation de la douleur doivent être utilisées pour tous les résidents en incapacité de communication verbale, sans exception. Cinquièmement, le projet de soins personnalisé doit prévoir une révision anticipée à chaque changement clinique majeur, et non uniquement à échéance annuelle.
Ces éléments dessinent une démarche palliative structurée et mesurable, distincte de l'accompagnement strictement terminal qui prévalait avant les lois Leonetti et Claeys-Leonetti. Pour les établissements qui s'en dotent réellement, l'enjeu dépasse le seul cadre réglementaire: la démarche palliative devient un marqueur de qualité reconnu par les familles, les autorités de tutelle et les autorités sanitaires. Elle exige une coordination formalisée entre le médecin coordonnateur, les équipes soignantes, les EMSP et les HAD, et suppose une politique d'établissement écrite, diffusée et évaluée annuellement. Sans cette architecture, les 168 519 décès annuels constatés en EHPAD resteront pour partie associés à des hospitalisations non programmées évitables.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une personne de confiance en EHPAD ?
Les directives anticipées sont-elles obligatoires pour entrer en EHPAD ?
Quelle est la différence entre une EMSP et une HAD ?
Comment évaluer la douleur chez un résident qui ne peut plus communiquer ?
À quelle fréquence le projet de soins personnalisé doit-il être révisé ?
Par Fernand Lafond